Chroniques pour faire société ensemble

« L’indifférence, c’est de conserver égoïstement la lumière pour soi », par Salima Aït-Mohamed

salima« Veilleuse de conscience qui protège la liberté », Salima Aït-Mohamed est née le 30 avril 1969 à Iboudraren en Algérie. Journaliste, auteure d’écrits de poésie, de contes, nouvelles et chroniques, conférencière et calligraphe, elle est traversée par les inquiétudes de sa culture d’origine, kabyle. Salima m’a récemment confié : « Il y a des peurs qui nous font avancer. D’autres nous immobilisent. La peur est à explorer, le nœud du problème est là, je crois. » Elle rejoint en cela le coeur de mon travail, qui consiste à créer des espaces permettant d’exprimer librement ce qu’on ressent : une condition préalable pour pouvoir continuer à faire société avec les autres. Salima m’a généreusement autorisé à publier ici l’un de ses textes (provenant de son blog). Qu’elle en soit remerciée.

 

L’indifférence parachève l’abus, 28 décembre 2014

Nous sommes blasés, écumés, dans une indifférence nébuleuse et plate. Silencieusement oppressante. En proie à l’exceptionnel tumulte, les âmes affligées parmi les nôtres semblent peiner à respirer, condamnées à habiter leur torpeur et à se soumettre à leur destin torturé. A l’heure de la bannière noire et totalitaire. Elles sont désormais, taries, flagellées, liées et vissées comme des objets amorphes, inanimés et artificiels, autour d’une pesanteur nauséabonde dite issue du Livre. Et tout cela nous paraît d’une banalité déconcertante. Insipides, incolores, bientôt décomposées, ces âmes le sont chaque heure un peu plus. Elles craquent, elles flottent dans l’injure. Elles dépérissent en mutisme. En notre mutisme. Elles ne se débattent même pas. Résignées à ce destin forcé, prêtes à se laisser absorber par l’écrasante sentence, elles s’immobilisent peu à peu, soumises au verset tranchant, aspirées, annihilées par la pierre sombre. C’est que les culpabilités pèsent tant sur nos probables révoltes, qu’elles avortent de nos élans. Ces âmes s’effondrent dans un sommeil lugubre qui leur est soigneusement prédit, car jugées libres, belles, enjouées, heureuses et en projection d’accomplissement. Ici, partout. Il a fallut donc les pourchasser, les assujettir, les briser, les humilier, les chosifier, les désosser, puis les ensevelir. Il a fallu aussi acquérir, posséder, effriter et désarticuler leurs cultures et leurs emblèmes. Et nous en sommes témoins muets et pétrifiés. Pourtant, ce chaos n’avait l’air de rien, en s’avançant. Une sorte de lubie folle :  l’histoire ahurissante des temples qui disparaissent parce que certains ne veulent plus les voir, et celle non moins troublante des roses qui perdent leur parfum, ayant décidé de négocier leur résistance à ce prix surréaliste et funeste avec quelques esclavagistes, que nous savons en violation absolue de toutes nos convictions et nos idéaux. Jusqu’où, allons-nous en cette braderie symbolique et matérielle, de toutes les valeurs qui constrisent notre Humanité ?

Quand, d’un revers de main abjecte, les déchaînés d’un dieu nouveau, dément et irréconciliable, effacent nos remparts, nos croyances, nos symboles immémoriaux, et distillent aux alentours de nos voûtes blanchies par une  transparente piété, la répugnante fable du néant. Là aussi, nous ne trouvons rien à redire. Et nous enfermons vite notre viol au fond de nos entrailles comme un souvenir à brûler. Je m’interroge alors, sur ce qu’est l’inertie chez les hommes et sur ce qui la provoque, ce qui la nourrit, la construit et la sacralise. Il est tellement laid, l’homme inerte. Il est regret, brouillard, cendre, détritus, et souillures. Il est disgracieux, humilié et humiliant, l’homme indifférent qui voit passer les processions de l’horreur, impassible et impitoyable. Face à lui, face à eux, nous sommes si peu à vouloir crier, à leurs figures creusées par la violence, toute notre colère, tout notre dégoût. Mais, notre profonde indignation se métamorphose en une souffrance aiguë qui creuse des sillons de morsures sur nos consiences. Nous assistons depuis le mois d’août à tant de cruauté dans l’actualité, qu’elle nous semble tenir d’un affreux cauchemar, impatients d’en voir la fin. Dites-moi donc ! Comment devient-on, à ce point abyssal, totalement indifférent, aveugle, éloigné de tout, liquéfié, à en être confendu et évanescent. Nous nous préservons un peu encore, en évitant de poser nos regards sur cette barbarie extrême. Car, trop fragiles en dedans, terrifiés à l’idée d’ouvrir les yeux et d’admettre le cataclysme. Il est pourtant à nos portes, sous nos yeux et à quelques instants de nos fondations. Comment fait-on pour être sourd aux autres, à la vie et à sa propre existence ? Comment peut-on être étranger à soi, si égaré et absent parmi les autres ? Comment arrive t-on à s’éteindre de l’intérieur, et faire comme si de rien n’est jamais ?

Quand nous regardons autour de nous et en nous, nous découvrons, avec effroi , l’ampleur de notre naufrage. Et cela nous inquiète de nous savoir si désunis, si suffoqués, si éparpillés devant l’écueil, l’immense écueil. Nous nous trouvons glacés, engourdis dans nos coeurs. Nous sommes entourés d’indifférence. Nous sommes alors indifférents. Et nous accomplissons, à notre tour, l’indifférence. Encerclés, satisfaits, et confinés dans l’outrage, nous voilà sommés d’avoir une lecture dirigée et unique des événements du monde. Il nous est pénible de nous lever et de nous élever contre ce qui nous afflige, ce qui morcelle et déchiquette nos consciences, absorbées par l’épouvante, elles sombrent sans résister dans le tourbillon du nihilisme. Il passe devant nos yeux, à tout instant, des maux énormes et des blessures injustes et ignobles, sans que cela nous traverse, nous affecte et nous indigne. Complètent. Nous sommes alors emmurés. Nous devenons insensibles et apathiques. A la fois muets et inaudibles. Donc absents devant notre devenir. Et pour dormir encore un peu tranquille, nous nous contentons d’enfouir machinalement, précipitamment les tragédies que nous voyons, dans les tréfonds de notre réminiscence. Alors que ces tragédies devraient nous heurter, nous ébranler, nous effrayer et nous révolter. Car elles sont à nos portes. Flegmatiques et transis de terreur. Nous semblons en panne d’émotion, en dissidence de mansuétude et en cessation d’empathie. Lorsque les horribles images et cris de l’hécatombe yézedie furent révélés sur nos écrans, nous nous sommes tus. Honteusement. Comme si nous refusions de croire qu’une telle barbarie, d’une extrême inhumanité, accablant ce peuple ancien et rescapé, puisse exister. De nos jours. A notre époque moderne et civilisée ! Immense est ce crime, pourtant ! Nous savons tout de cette tragédie. Comment allons-nous vivre avec sa vérité atroce ?

La poussière de pierre et d’émaux millénaires, soulevée en vertiges et torrents dévastateurs par des pieds arides, déracinés, lourds et violents, les tombeaux et les spiritualités saccagés m’ont rapprochée de ce peuple minoritaire et porteur de différences, dont j’ignorais presque tout et qui me rappelle celui dans je suis issue. Des femmes et des enfants réduis en esclavage et vendus comme des bouts de viande, dans des souks où se mêlent sang, fantasme, imposture et démence. Ils brandissent des têtes décapitées avec une jouissance morbide. Des regards haineux,  destructeurs, des voix démoniaques et terrifiantes nous promettent l’enfer. Ils ne parlent qu’en menaces et offenses. Qui a fabriqués ces monstres ? D’où viennent-ils et quelle est la finalité de leur crimes ? Puis, nous nous souvenons, que certains étaient là, parmi nous, que nous les avions vu grandir, jouer, s’affronter, s’encanailler. Certains ont découvert trop tôt les prisons et des prédicateurs qui se préparent  à l’offense de la République et à celle de la civilisation de l’Occident impie. Puis, troublés, endoctrinés, ces jeunes se sont engouffrés dans une sédition radicalisée. Un jour, contractant un mal virtuel, subitement ils sont devenus autres. Échappant à tous, en emprise du Livre, en explosion de haine. Inaugurant le malheur absolu. A multiples résonances.

Pour moi ce  douloureux cauchemar a déjà eu lieu une première fois. En Algérie, il y a une vingtaine d’années, au cœur de la terrible guerre menée contre l’intelligentsia et contre le peuple,  sans défense et donc fatalement sacrifiés. l’Algérie militariste et intégriste a terrorisé dans l’impunité totale et abusive des milliers de victimes. Elle en a exilé des milliers d’autres. Sans que les blessures soient guéries, sans que les victimes soient reconnues. Sans que le criminels soient jugés. Résignée à partir, moi aussi, il m’a fallu quasiment une vie pour réapprendre à dormir la nuit. Il m’a fallut une confrontation sérieuse et longue avec la peur, avant de réapprendre à marcher en confiance, sans redouter une lame insidieuse, tapie dans l’ombre obscure et meurtrière de ces escadrons de la tyrannie et de la mort. Oui, j’ai pris une vie entière à panser des blessures immondes et imméritées, causées par cet ennemi intime. Sans y parvenir complètement. Et combien sommes-nous victimes de cette dictature assassine, qui échappe à toutes les lois, à l’entendement surtout, à tout ce qui ressemble à l’Humanité. L’impunité offerte à ces monstres parachève leur despotisme et leur crimes. Et chacun de nos moindres silences, chacune de nos renonciations tissent leur impunité.

L’ennemi intime s’est refait en un rien de temps, puis il nous a suivis ici, en France. Ce pays qui nous a adoptés.  L’ennemi intime peut-être nous y avait-il  devancés ! Il est libre, lui. Il n’a même jamais été inquiété, tout compte fait. Aujourd’hui, il prospère, nourri par nos indifférences, nos silences, de part le monde, il viole sanctuaires et musées. Il saccage des mémoires, il piétine des enfants et des femmes, il tue des insoumis, il décapite des journalistes et des résistants. Dans un absolutisme arbitraire, il nous fait part à coup de messages technologiques de ses projets chaotiques de décimation. Il promet la conquête de l’Occident et son évaporation. Il oeuvre pour le règne du verset par la force du crime.

L’indifférence alors, c’est de feindre la cécité devant un crime contre l’Humanité ou de croire que le danger est juste pour l’autre et que son risque est encore loin. L’indifférence, c’est de se détourner du pouvoir, même minime que l’on a, pour s’opposer et dénoncer l’atrocité. L’indifférence, c’est de conserver égoïstement la lumière pour soi, c’est de manquer à nos responsabilités de savoir, de clarté, de fraternité et d’humanité. L’indifférence, c’est de croire que nous avons encore du temps avant d’agir. L’indifférence c’est de capituler devant l’émergence de ce nouveau totalitarisme, par des silences, des reports, des oublis, des désistements, des indécisions. Et surtout par un optimisme béat.

Alors que cet autre, déjà victime anéantie, n’est que le commencement de soi.

Salima Aït-Mohamed

Envoyer cet article par email Imprimer cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *