Chroniques pour faire société ensemble

Une démocratie à réinventer

Produire du sensComme beaucoup de Français j’ai été touché par l’élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis. Un grande partie du peuple américain est en colère. J’ai aussi ressenti beaucoup d’impuissance, et de haine plus ou moins rentrée. Frustration, isolement, abandon, perte d’identité, insécurité, sentiment d’inutilité… Qui se charge de cette colère ? De cette dépression sociale ? Qui accueille ces sentiments d’impuissance ? Qui va au contact pour juguler les folies d’un monde qui grandissent à vue d’oeil ? Dans son éditorial du Figaro, le journaliste Alexis Brézet décrit cette « Amérique souffrante et révoltée, cette Amérique des « ghettos blancs », satisfaite autrefois de sa modeste prospérité, ulcérée aujourd’hui par les « privilèges accordés aux minorités », les intrusions moralisantes de « l’establishment » et par la condescendance de la majorité des grands médias. »

« Pour comprendre ce qui advint, il fallait entendre cette Amérique-là » ajoute-t-il. La même colère traverse beaucoup de Français à six mois d’une élection cruciale. Non seulement je la ressens cette colère, là où je vis à 500 kilomètres de Paris, dans l’une de ces nombreuses régions délaissées par la mondialisation, mais je soutiens qu’il faut qu’elle puisse se dire quelque part, et surtout y être vraiment entendue, traversée et transformée en espérances et en projets collectifs plutôt qu’en haine et en violences susceptibles d’être récupérées par des idéologies politiques ou religieuses racistes ou fascistes.

Les réseaux sociaux répondent-ils à ce besoin ? D’après une étude américaine, plus de 60% des gens s’y informent et y communiquent. Mais généralement nous nous y retrouvons « qu’entre nous » : les « bulles de filtrage » (voir cet article intéressant de Julien Cadot) ne nous permettent plus d’être reliés les uns aux autres, et tout particulièrement à ceux qui ne pensent pas comme nous – et dont on finit par oublier l’existence. Ces bulles qui s’auto-convainquent de détenir la vérité ont une fâcheuse tendance à déformer notre vision de la réalité. Elles ouvrent un boulevard à la désignation de bouc-émissaires, aux théories du complot, ou à des idéologies plus ou moins violentes ou totalitaires.

Nous régénérer ensemble

Comment renouer nos liens, retrouver notre puissance et nous remettre à avancer ensemble ? Nous sommes des êtres sociaux. Mais les « réseaux sociaux » sur Internet ne remplacent pas les vraies rencontres de proximité, les vrais espaces démocratiques protégés qui seuls permettent aux corps sociaux de s’incarner, de vivre pleinement ensemble et de se régénérer pour continuer à « faire société ». Gare aux leurres numériques qui nous maintiennent dans l’impuissance – et par conséquent risquent de nous rendre violents les uns avec les autres… Et avec nous-mêmes.

Ne faudrait-il pas travailler à pouvoir nous remettre physiquement en contact ? Car nous avons un grand besoin de pouvoir nous expliquer en tête-à-tête, de nous dire les yeux dans les yeux ce que nous avons sur le coeur, y compris avec ceux qui nous mettent en colère, dont nous nous sentons victimes, et/ou qui détiennent du pouvoir : dans nos quartiers, nos villes, nos territoires, nos institutions, nos médias. Ne sont-ce pas nos CONFRONTATIONS REELLES qui nous permettent de mieux cerner la réalité et de l’affronter ensemble ? Au lendemain de l’élection de Trump, un élu local de ma région écrivait ceci sur sa page Facebook : « Il est temps pour les politiques d’entendre le message de détresse du peuple qui ne croit plus dans ses édiles. (…) Ne cédons pas aux sirènes de l’illusion, changeons la politique, redonnons du sens à la solidarité, la fraternité, l’égalité, l’initiative des faiseurs, la diversité des territoires et des cultures. » Oui d’accord, mais comment ? Je lui objectai, à partir de ce que j’avais compris dans ma formation à la Thérapie sociale, que pour changer la politique, il fallait pouvoir la faire dans des cadres de confiance protégés, qui permettent de vraiment se (re)parler librement, et refaire vivre le nécessaire « conflit constructif » qui est le moteur de la démocratie. Ce à quoi il me répondit : « Bien d’accord, nous pratiquons le consensus sur notre territoire et cela est positif avec des résultats concrets ». Que pouvait-il me dire d’autre sur Facebook, devant ses administrés ? Or son territoire, je le connais. Comme dans la plupart des régions de la « France d’en-bas » ou « périphérique » (pour reprendre les termes du géographe Christophe Guilluy), une haine sourde y gronde et qui se traduit élection après élection par des scores du Front national toujours plus alarmants.

Comment pouvoir nous reparler ? 

Non, nous n’en sommes plus à devoir « pratiquer le consensus » avec toujours les mêmes « acteurs » du territoire, ou du quartier. Il s’agit de renouveler les façons de faire de la politique pour qu’elle prenne en compte tous les citoyens dans leur diversité sociale, y compris et surtout ceux qui souffrent le plus, en faisant en sorte qu’ils puissent être intégrés avec leurs besoins qui bien souvent se cachent derrière leurs forts ressentiments. Le même jour, je suis tombé sur un dialogue inédit, en direct sur Facebook, entre Jean-Luc Mélenchon et Noël Mamère, à propos d’une nouvelle démocratie qui resterait à inventer : « Quand tu fais une réunion dans un quartier, qui prend la parole ? », a fait remarqué Mélenchon. « Majoritairement les hommes de la classe moyenne ou supérieure ! Il y a donc une prise de pouvoir qui a une signification sociologique. J’ai été un élu local, je l’ai vu des dizaines de fois. Face aux préoccupations qui émergent, nous ne pouvons nous contenter de dire : « Allez les gens, dites ce que vous voulez et tout va bien ». On est obligé d’avoir toute une préparation. L’éducation ne doit pas seulement porter sur les contenus, mais sur la manière de pouvoir dire, et apprendre à exprimer ce que l’on ressent. »

La démocratie doit faire face à cet immense défi qui est de permettre à ceux qui n’ont pas la parole de pouvoir la prendre enfin. Notez la construction de ma phrase : il n’est plus question de « donner la parole » dans un énième geste condescendant. Non, il s’agit d’inventer quelque chose de nouveau qui permette à chacun de prendre librement la parole qui lui est due en tant que citoyen dépositaire d’une part de vérité : cette vérité que le soit-disant « sachant » ne voit pas forcément de son seul point de vue, aussi « instruit » fut-il. En tant que journaliste et communicant social et public, et intervenant en  Thérapie Sociale, voilà le sens de mon combat. Là n’est-il pas le COEUR du nécessaire changement que tout le monde appelle de ses voeux ?

Savoir créer le cadre

Alors comment faire ? Charles Rojzman, père de la Thérapie sociale, a déjà défriché une multitude de pistes dans ses nombreux ouvrages. Dans « Sortir de la violence par le conflit, une thérapie sociale pour apprendre à vivre ensemble » (éd. La Découverte, 2008), il nous explique les principes des cadres qu’il est aujourd’hui nécessaire de mettre en place : « La liberté de parole met au jour les doutes et les méfiances. Elle révèle les besoins réels de chacun. A travers un contrat nous liant les uns aux autres, il nous faut construire ensemble un espace protégé où chacun pourra dire ce qu’il vit et ce qu’il ressent sans risque d’être jugé, même si ces propos peuvent être blessants pour certains. (…) Un cadre spécifique doit être mis en place, à la fois pour que la motivation des participants soit réelle et entière, mais aussi pour que leur travail soit protégé et qu’ils n’aient pas à craindre de représailles ou de problèmes avec leur institution, leur public ou, quand il s’agit d’habitants, qu’ils n’aient pas de problèmes dans leur quartier ou avec certaines institutions avec lesquelles ils sont en rapport. Ces conditions font partie de la méthodologie elle-même (de la Thérapie Sociale NDLR). (…) Le travail préparatoire dont il est question a pour objectif d’apporter un minimum de confiance en soi aux personnes présentes. Or la confiance en soi s’acquiert de plusieurs façons : d’abord en apprenant à connaître les autres, en se rapprochant d’eux, en se débarrassant de ses fantasmes et de ses préjugés à leur sujet, en considérant les individus au-delà de leur posture, de leur rôle, de leur profession. Plus proche de soi, les autres effraient moins et permettent de s’exprimer plus facilement, sans mentir, sans jouer soi-même un rôle. »

Un immense chantier est devant nous. Les méthodes existent. Des praticiens, dont les intervenants en Thérapie sociale, sont désormais formés pour pouvoir créer des cadres protégés qui permettent la prise de parole de chacun. Mais nous avons aujourd’hui besoin de volontés politiques, médiatiques ou associatives pour pouvoir les mettre en oeuvre.

Yves Lusson

 

 

 

 

 

 

 

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