Chroniques pour faire société ensemble

Concertations : comment aborder ce qui nous fâche ?

Interview de Charles Rojzman, fondateur de la Thérapie sociale, par Laurence Lemoine, dans Psychologies Magazine, mars 2018.

« C’est le combat de ma vie, et je me battrai jusqu’à mon dernier souffle » : face à des projets d’aménagement du territoire, fussent-ils de transition vers des énergies renouvelables, certains habitants entrent parfois dans des oppositions tellement radicales qu’il est quasiment impossible de les faire bouger. Par exemple, les parcs éoliens, parce qu’ils marquent les paysages, font souvent l’objet de fortes crispations locales, alors qu’au niveau national, l’énergie du vent est plébiscitée par la population.

Un sondage Harris Interactive de février 2017 faisait état d’une augmentation constante des participants aux dispositifs de concertation locale, mais pointait aussi du doigt l’inutilité ressentie par les citoyens. Pire, alors que les démarches de concertation avec les parties prenantes et les riverains ont pour but de recréer de la confiance, ces réunions sont de plus en plus traversées par des tensions, des peurs et des incompréhensions qui génèrent des violences difficiles à vivre pour les protagonistes : dédain, culpabilisation, mépris, diabolisation, humiliation, rejet, victimisation… Face à de tels phénomènes de « violences civilisées » (mais de violences tout de même !), les élus deviennent de plus en plus « prudents » : mieux vaut mettre les projets qui fâchent sous le tapis, et continuer à gérer les affaires courantes, sans trop faire de vague. On peut les comprendre. Et c’est ainsi que les territoires s’enfoncent dans une douce paralysie économique, sociale et environnementale.  

Dans une interview à Psychologies Magazine de mars 2018, Charles Rojzman, fondateur de la Thérapie Sociale, explique que « les violences viennent de l’impossibilité d’avoir des conflits au sens constructifs du terme : l’occasion de confronter des points de vue sur des sujets qui fâchent. Il ne sert à rien d’expliquer aux gens comment il faudrait penser. Ils ont besoin d’en découdre, de dire ce qu’ils ont sur le coeur. Or le conflit s’apprend car, de manière générale, nous avons du mal à aborder un désaccord en demeurant courtois de bout en bout – a fortiori lorsqu’il engage nos valeurs, notre identité. On évite les conflits à cause des dérapages possibles, ou bien on répond à la violence par la violence, alors qu’il faudrait trouver des terrains d’entente et des solutions collectives. » 

Selon la Thérapie sociale, nos violences sont le fruit de nos peurs qui nous manipulent. Or, si dans notre société actuelle en crise, les peurs sont légitimes, elles ne correspondent pas toujours à des dangers réels. Pour calmer ces peurs, nous avons besoins de plus de sécurité, de reconnaissance, d’informations. Nous avons besoin de mieux nous connaître, d’arriver à nous parler non plus en voyant l’autre comme un ennemi à éliminer, un ennemi que l’on diabolise, que l’on ignore, que l’on objective, voire même que l’on animalise, mais comme un adversaire que l’on respecte en tant que semblable et avec lequel on peut néanmoins se battre pour faire valoir ce qui nous est essentiel.

Une concertation qui assume les désaccords

En tant qu’intervenant en Thérapie Sociale TST, mon travail spécifique est de contribuer à rétablir la coopération dans des groupes et des systèmes traversés par des tensions, peurs et séparations empêchant des relations saines et constructives. Dans ces cellules de coopération sécurisées, ma fonction est donc de contribuer à recréer des liens entre toutes les parties d’un système humain ou organisationnel, de permettre des conflits constructifs en vue de pouvoir oeuvrer ensemble dans la prise en compte des uns et des autres, de sortir progressivement de la violence et de pouvoir vivre les relations nécessaires à la coopération. 

Dans le cadre de cette démarche, l’objectif dans la concertation est donc avant tout de faire en sorte que la parole puisse se libérer, que les confrontations puissent avoir lieu sur les « vrais sujets qui fâchent », qu’elles puissent être sincères, saines, démocratiques et constructives, à partir des réalités du projet et de ce que vivent chacun des protagonistes. Il s’agira de permettre l’expression des désaccords et de tous les points de vue, y compris contradictoires et antagonistes.

Cet objectif de concertation, dont je garantis qu’il sera atteint, répond me semble-t-il à la fois au besoin de vérité des riverains – y compris les plus opposants – ainsi que des acteurs du territoire et des entrepreneurs du projet.

En d’autres termes, ce travail permet à chacun d’être davantage lui-même en responsabilité et en capacité d’agir dans un cadre plus démocratique et apaisé, à partir non pas de ses croyances ou de ses fantasmes, mais de la réalité de la situation. Il permet de mieux révéler les vrais besoins et les vraies motivations des uns et des autres, et de faire émerger des besoins, des aspirations et des motivations communs à tous. Et même s’il fait émerger des problèmes, il permet à la communauté locale de mieux les affronter ensemble, de façon constructive, au prix parfois de changements et/ou de transformations dans les projets, mais en prévenant les risques de nouvelles fractures dommageables dans la population, ou entre la population et ses « élites ».

Des conditions à respecter
  • créer des temps de rencontres protégés et sécurisés (et non plus ouvertes à tous vents), avec des règles de présence, de liberté de participation et de parole, et de confidentialité à respecter (voir Les Cellules de coopération)
  • prendre le temps préalable nécessaire pour pouvoir calmer les peurs, installer la confiance et une fraternité véritable, et passer un « contrat » en harmonisant les motivations de chacun des participants
  • installer les conditions d’échanges conflictuels constructifs et féconds   

Ici, la description du processus que j’encadre et initie en tant qu’intervenant en Thérapie sociale, formé et supervisé par l’Institut Charles Rojzman.

Yves Lusson

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