Chroniques pour faire société ensemble

TerriLabs : mon dialogue avec l’artiste Frank Beau

Créer des cercles de rencontres improbables dans les territoires est une idée qui ne laisse pas indifférent. Dans un long texte, l’artiste-chercheur Frank Beau, qui invente dans des villes « des espaces publics d’expression des rêves », m’a répondu tout en profondeur et en métaphores. « Il y a des rêves (éveillés) et pas forcément clichés, à faire sortir de la vapeur des villes et des campagnes », m’écrit-il. Je restitue cette belle rencontre sous la forme d’un dialogue entre nous. Stimulant.

Yves : Je suis « communicant social » indépendant vivant en Auvergne. Dans ma carrière, j’ai pu éprouver les limites de la communication publique et participative pour la santé du vivre-ensemble et de la démocratie locale. Je poursuis aujourd’hui, à partir de l’idée du sociothérapeute Charles Rojzman, un projet que j’ai appelé TerriLab, pour les territoires de vie, qui consiste à rapprocher dans des « petits cercles de dialogues » la diversité des composantes socio-culturelles d’un territoire qui n’ont plus l’occasion de se rencontrer par ailleurs. Cette capacité demande des compétences particulières d’animation que j’ai personnellement acquises dans le cadre de ma récente formation en Thérapie Sociale TST. Je serai heureux d’échanger avec vous sur cette nouvelle approche et sur sa pertinence pour les collectivités.

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Des milliards de rêves ruissellent chaque nuit, enfouis quelque part. Ce sont des histoires, des images, des sons, des sensations, voire des inventions. Frank Beau et le collectif Pourquoi pas recueillent les rêves d’une nuit auprès des habitants d’un quartier (Puits à rêves, Tours, 2011).

Frank : Tu as raison sur la limite des dispositifs de démocratie participative. Mais leur limite est autant dû à un état d’esprit paresseux ambiant, qu’à des formes institutionnelles trop cryptées et sans vision forte. La société tourne, parce que les individus sont divisés, et renvoyés à leurs affaires privées. Cela marche très bien. Jusqu’à ce que les carences et les trous noirs dans le placard aient aspiré et englouti trop de dignités. Longtemps je me suis demandé comment un citoyen pouvait accepter de se désintéresser à ce point de ce qu’y s’entasse dans le placard du déni collectif. C’est comme vivre à côté d’une décharge d’humeurs dérangeantes, avec des blobs verts qui grouillent, et faire comme si de rien n’était. Sans doute est-ce pour cela que le sujet numéro 1 de la démocratie est le pipi, le caca, la fiente et le déchet. sortes de projections éloquentes sur l’espace public, de tous ces monstres du placard. Et puis, j’ai fini par comprendre, que c’est d’abord un modèle qui tourne bien. Les dispositifs démocratiques participatifs, dont on pourrait attendre quelque chose, découlent d’un scénario de vaudeville initial, qui rassure tout le monde. Le vilain élu qui ne fait pas son travail, face au gentil citoyen qui attend tout (donc rien), de lui. Mais de temps en temps il se rapproche de l’espace public, pour y faire commerce de son affaire. Et quand tout cela ne marche plus, que le placard est plein, on décongestionne par l’humiliation du dernier venu, ou le moins intéressant socialement, voire l’autre très loin, et c’est reparti. Processus général, indispensable au long sommeil d’un pays trop riche, qui s’avère être pour une certaine société, matériellement rentable et judicieux. Alors pourquoi changer ? Pourquoi perdre son temps dans les blablas du vivre ensemble, de la démocratie ? Rien de plus loisible que chacun s’occupe de ses affaires privées et qu’au moment venu on fasse régler la note au joueur le plus mal placé du moment. Non ? Puisque c’est entendu. Puisque tel est le contrat social tacite de la société.

Yves : Pour moi il est urgent de nous atteler ensemble aux transformations dans les territoires de vie, qui nous permettent de sortir des blocages, des séparations et des souffrances dans la population. Nous avons besoin de faire vivre des débats créatifs et constructifs de proximité, en faisant se rencontrer à nouveau, dans le cadre de projets partagés, des gens issus de « mondes » sociaux, culturels et professionnels différents, qui perdent beaucoup d’occasions de se connaître et qui finissent par s’ignorer les uns les autres. Or nous avons besoin de tous pour cerner au mieux la réalité de problèmes de société complexes et en explorer ensemble des solutions en intelligence collective (Charles Rojzman). Une nouvelle démocratie doit émerger afin que chacun puisse réellement s’inclure – ou se réinclure – dans le destin commun de son territoire. Mais comment faire, alors que la défiance n’a jamais été aussi grande dans la population ?

Frank : C’est vrai, il y a ce trou entre les gens. Hannah Arendt disait à juste titre du coup : « la politique, c’est ce qu’il y a entre ». Et entre les gens, à ce jour, on peut croire qu’il n’y a plus grand chose. Mais non, quelle peuplade au milieu. Il y a les peurs, les représentations, les clichés, les facilités, les stratégies d’évitement, les calculs, les méfiances, les « Il en manque une » de Don Salluste. Et quiconque s’avance au milieu pour trifouiller, dépatouiller le tout, va voir émerger à un moment donné, toutes ces créatures sympathiques et sans gêne. Ou bien, plutôt ces créatures tenteront de l’empêcher de créer un cercle. La peur que le ciel te tombe sur la tête, d’être piqué, mordu, dévoyé, chamboulé. Tout cela éloigne du cercle le premier citoyen venu. Mais on peut y arriver. C’est ce que tu fais. Et il est vrai, qu’on trouve dans ces cercles, bien des choses intéressantes et un peu perdues de vue. Le goût de s’exprimer, l’intérêt d’écouter un peu, d’apprendre surtout. Puis, l’importance de vider son sac, qu’il soit lourd, ou léger. Surtout : se rendre compte qu’on est pas tout seul à se dire qu’on pourrait faire un truc par là, et d’avoir curieusement, de l’intérêt pour ça. Envie d’aller plus loin, oui. Bon, il ne faut pas se mentir, on se réunit souvent pour choper, faire du business, ne plus être seul, rompre le train train, voir si la clôture est protégée, ou si on ne peut pas l’étendre. Mais c’est humain. Mais dans un ensemble qui aspire à faire un truc nouveau, on peut observer dans la clairière, que les lucioles et des insectes passent d’un buis à un autre. Que le gros  arbre au sujet duquel on se racontait des sorcelleries, est en fait un gamin avec la branche sur le cœur. Bref, dans ces ensemble, quelque chose se remet à circuler, à vivre. Eh ben. Parfois, c’est une porte, pour aller quelque part. Ce quelque part n’est ni mieux, ni moins bien, que le quelque part des horizons solitaires. Mais c’est un quelque part, qui n’est pas accessible, sans ces cercles, ces raccordements, ces ensembles. Les clairières sont des portes, des marches, et cela est fondamental.

Yves : Autrefois, le syndicat, la paroisse, le club de foot, la fanfare, l’amicale des anciens, le bal populaire, le café, ou encore le conseil communal offraient autant de lieux que d’occasions pour se rencontrer et « faire société ensemble » dans un climat de relative confiance entre des personnes partageant plus ou moins les mêmes destins et les mêmes valeurs. Or ces tiers-lieux traditionnels se délitent les uns après les autres à mesure des crises multiples que nous traversons. C’est l’heure de la défiance, du repli sur soi ou dans ses clans. La société se cloisonne. Peu à peu de nouveaux lieux apparaissent où des individus peuvent certes se retrouver (les espaces de co-working par exemple), mais beaucoup ont l’inconvénient de ne rassembler qu’une frange restreinte et homogène de la population, issue d’une élite socio-culturelle relativement uniforme dans sa vision du monde. Qu’en est-il de la qualité réellement démocratique, inclusive, fraternisante et transformative de ces espaces aujourd’hui encensés ?

Frank : Il faut le dire, il y a des trous entre les gens qui manifestent une déchirure plus profonde dans la société. Il existe des endroits dans la société où apparemment ceux qui vivent les uns à côté des autres, sont les plus difficiles à mettre autour d’un cercle, d’un espace-temps commun. Car ils ont trop d’intérêt en jeu, trop de risques à courir, de choses à perdre : leur position, leur autorité, leur honneur, leur argent facile, leur revenu difficile. Le souci, est que certains de ces milieux, sont censés être des distilleries de citoyenneté, d’éducation, d’exemplarité, comme l’école par exemple. Et il est bien dommage, qu’il n’existe aucune force connue, légitime et légitimée, pour fabriquer ce cercle, néanmoins entre les premiers intéressés, que j’appelle pour ma part une clairière. Seulement, si cela coûte toujours, socialement, et en temps (d’aventure), si les risques se font assez vite sentir, car il y a une frontière de la réalité des peurs et de leurs effets corrosifs, en réalité, tout cela est parfois du beurre. Il pourrait suffire qu’une personne forte de sa volonté de tirer le meilleur parti pour le milieu d’ici et de maintenant voilà, fasse le premier pas, le premier geste pour aller en ce sens. Et s’il n’y a pas trop de peur, d’autorité fossilisée, on peut recréer des ensembles hétérogènes riches, en bien des endroits. Pour un intérêt universel, un bien commun ? Non, car les clairières n’ont pas de morale. Tout peut en sortir : la discorde, le néo-opportunisme, la dépression, des claques. Mais aussi et bien sûr, des idées, des élans, des farfeluseries, et surtout des exemples. Des « qui l’ont fait ». Des « qui ont osé ». Des « qui ont fixé un nouveau » référentiel. Sans lequel on ne pourra plus faire, après.

Yves : Le « Terrilab » (pour laboratoire des territoires) que j’imagine, et qui m’est nourri par la pensée de la Thérapie Sociale, ne serait pas le domaine d’ « élites éclairées et expertes », mais il garantirait au contraire :

– la création de petits groupes (ou cercles) spécialement formés pour atteindre collectivement un objectif commun et atteignable, en rassemblant une plus grande variété possible de gens, socialement, culturellement, professionnellement

– des moments et des cadres sécurisés destinés à prendre le temps de traverser les obstacles à la confiance, à la fraternisation et à la créativité collective entre tous les participants

– l’instauration et l’encadrement de réels processus de « conflits réparateurs et constructifs » qui permettent de sortir petit à petit des souffrances et des empêchements à continuer à avancer ensemble.

Peut-être ces cercles pourraient-ils contribuer à inverser une tendance au cloisonnement et à la séparation des milieux dans les territoires, qui s’ignorent de plus en plus et parfois se méprisent, et ainsi ré-initier des processus de co-construction populaires et relocalisés de projets novateurs ? Ils garantiraient en tout cas la confrontation d’habitants dans leur diversité, dans une éthique de démocratie, d’inclusion – ou de ré-inclusion – dans le corps social, de fraternisation, dans l’exigence d’un travail nécessaire sur nos liens pour continuer à avancer ensemble et durablement. Ils permettraient une nouvelle forme de coopération créative et transformatrice, pour chacun et pour la collectivité.

Frank : Ton approche est intéressante, et pertinente dans ce contexte d’une division citoyenne auto-entretenue par la peur de tous, et une éducation au transfert de la patate chaude formidablement bien réussie en France. Notre grand art quand même. Les arbres à palabres peuvent faire ce bien, farfelu, de décongestionner les narines et tous les trous de la démocratie, qui en a bien besoin. S’il faudra un temps notoire pour que la France passe du Régime de la grande Maternelle politique à une Ecole primaire de la citoyenneté, avec plus de fougue et surtout d’honnêteté intellectuelle, ce sont autant d’énergies libérées en ce sens, que de réunir ces cercles improbables là où l’on peut. Et le premier cercle fertile, libérateur (même un peu) est une révolution, suffit à faire la carrière d’un citoyen. Quel réconfort de remettre un peu de goût et d’impétuosité au  milieu. Ce sont autant d’exemples, et de références qui en sortent si c’est fait avec bon sens. Aussi, assez d’accord avec le fait, que c’est par ces tours de tables hétérogènes (du quotidien), s’ils trouvent matière à faire sortir des fils et que d’aucuns les tirent, qu’on donnera de l’air, à ce qu’il est convenu d’appeler la démocratie. Mais on pourrait appeler notre fantasme de vivre ensemble autrement. Comme Paix souhaitable. Divin bazar. Ô digne survie. Fions libres. Tao de l’ouest. Autant de manières de circonscrire ce qui n’a pas de nom, et, je n’en doute pas une seconde, constitue bel et bien, ce que l’immense majorité d’entre nous cherchons bel et bien. C’est pourquoi de cette quête à fabriquer des ensembles improbables, si elle s’y connaît en cours-jus et différentiels, ne boucle pas trop, ne s’idéologise pas trop, il ne faut sans doute pas douter. La politique, c’est ce qu’il y a entre. Et entre, se trouverait aussi la patate douce, comestible et utile pour faire mieux dans l’ensemble, enfin perso, ce dont je ne doute toujours pas.

Bravo pour ce travail.

Yves : Merci Frank Beau !

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