Chroniques pour faire société ensemble

Les développeurs territoriaux sensibles à l’art d’accompagner le conflit

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Keith Haring, Tuttomondo

Les bienfaits du conflit ont été reconnus au dernier congrès national des professionnels du développement territorial*. Dans les territoires, les acteurs sentent bien qu’il est au coeur des enjeux, qu’il est un catalyseur des processus de créations et de transformations collectives. Mais comment l’apprivoiser ?

Le mot conflit vient du latin conflictus, qui signifie confronter, livrer combat, lutter, mettre aux prises. Or dans l’Histoire, il est souvent confondu avec la guerre, et ses violences. Le réhabiliter et le remettre au centre représentent donc une belle victoire. Ne sentons-nous pas, en notre for intérieur, qu’un combat doit aujourd’hui être mené dans nos assemblées, un combat avec nos émotions, avec nos affections, sur le ring de nos interactions ? Un combat à la loyale, encadré, règlementé**, à armes égales, un sport à populariser d’urgence pour faire face au morcellement du monde, à nos renoncements, à nos illusions, à nos violences de mépris, d’abandon, de culpabilisation ? Et pouvoir ainsi nous réinventer ensemble ?

« Le conflit peut paraître une arme étonnante pour combattre la violence, expliquent Charles Rojzman et Nicole Rothenbühler dans leur ouvrage Savoir aimer en des temps difficiles (Ed. Guy Tredaniel, 2015). En Thérapie Sociale, nous transformons la violence par le conflit. Le conflit est en effet la manière de combattre sans violence, mais combattre tout de même, car il faut se battre contre la violence. Le fameux précepte « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui la joue gauche » ne séduit plus. En temps de paix, chaque jour peut en effet permettre de s’améliorer, et la prérogative de vaincre le mal par le bien est envisageable. En temps de guerre, de conflit, d’instabilité, cette injonction est difficilement applicable. Entre la culpabilité (empêchant l’action par crainte de courir le risque d’être violent envers l’autre) et les regrets de ne rien faire en réaction (avec comme conséquences une violence retournée contre soi-même), nous proposons une voie du milieu : celle du conflit. Cet apprentissage sera de plus en plus inévitable à l’avenir. »

Deux heures. C’est le temps qui m’est imparti pour animer un des ateliers du congrès, que j’ai intitulé pour finir « Entrevoir les conditions des confrontations constructives et créatives ». L’atelier est en réalité la fusion de celui que je devais animer au départ – Continuer d’avancer ensemble malgré les points de vue antagonistes – avec un autre qui n’a pas trouvé son animateur, et que les organisateurs m’ont demandé d’intégrer au mien : Le conflit comme levier de développement.

Je demande d’abord aux participants d’exprimer le négatif (crainte, doute, soupçon…) par rapport à notre objectif de la matinée : nous apprenons en Thérapie Sociale que derrière le négatif se cachent les besoins et motivations profonds de chacun : les entendre, les traduire et les intégrer constitue une première étape pour construire une confiance suffisante dans le groupe. Parmi les doutes qui apparaissent chez les participants quand à l’intérêt de créer des espaces de confrontations, est exprimé le fait que « le conflit est considéré par la profession comme un mot fort et connoté négativement. il est trop souvent associé aux tensions palpables vécues dans les relations entre élus, habitants, acteurs économiques et sociaux, et les développeurs eux-mêmes. » Certains parlent même d’un « climat de lourdeur et d’inertie qui pèse sur les réunions. » Alors on préfère plutôt parler de « faire vivre des confrontations », mais toujours avec cette crainte qu’elles ne dégénèrent en violences. Des participants expriment également leurs difficultés et leurs souffrances qu’ils ont du mal à dire dans leur environnement professionnel : « le décalage entre le temps du développeur territorial et celui du politique, le sentiment d’isolement, de dévalorisation du développeur, une participation citoyenne souvent fictive, car on n’arrive plus à créer l’osmose entre les habitants (les usagers), les techniciens et les élus (décideurs). » Comment tracer un chemin commun avec les élus ? Comment mieux faire reconnaître le travail des développeurs ? Comment définir des objectifs atteignables qui tiennent compte des réalités du terrain ? Comment créer des confrontations sécurisées qui, plutôt que de tomber dans la violence, permettraient au contraire d’en sortir ? Des besoins émergent et se précisent.

J’ai cherché dans cet atelier à faire entrevoir ce qui permet de créer les conditions d’un conflit sécurisé et constructif (pour en savoir plus, voir les ouvrages ou le site de la Thérapie Sociale qui expliquent le processus et la formation exigeante de l’animateur). Das un temps très limité, nous avons : 1/abordé l’étape de « l’harmonisation des motivations » (demandant aux participants de dire leur négatif par rapport à l’objectif proposé, révélant, par un art de la reformulation, leurs besoins et motivations, contribuant à construire la confiance dans le groupe). 2/la rencontre en petit groupe, propice pour parler de soi, de ses réussites mais aussi – chose moins habituelle mais essentielle pour se rencontrer dans toute son humanité – de ses souffrances. 3/l’étape de la confrontation en grand groupe pour éprouver un peu de ce fameux « conflit créatif et constructif ». Ainsi, un vrai conflit constructif a émergé sur quelques quelques questions : « Faut-il oui ou non parler de « conflit » avec les élus ? Doit-on laisser la parole circuler librement, au risque de voir toujours les mêmes parler (comprendre les hommes, dixit un homme) ? L’agressivité est-elle forcément violente ? »

Des espaces et des compétences pour préserver le conflit

Faire vivre le conflit, c’est rien de moins que restaurer nos liens en nous plongeant avec confiance et sincérité dans nos désaccords, seule façon de pouvoir faire jaillir des accords supérieurs et inédits qui nous réconcilient tout en générant des co-transformations. Comment éviter la violence ? « C’est la distinction entre la violence et le conflit qui permet de faire face durablement à la violence, poursuivent Charles Rojzman et Nicole Rothenbühler. Si, lorsqu’il y a désaccord, dispute, on voit l’autre comme un être irréductiblement mauvais, incapable de changer, alors on est dans la violence, et le passage à l’acte brutal devient possible. Le conflit peut quant à lui s’exprimer avec agressivité, à la différence que l’autre existe dans son humanité, il n’est pas diabolisé, il ne représente pas le mal. On pense qu’il peut changer. Le conflit n’est pas la négation de l’autre; l’autre existe bel et bien avec ses opinions, ses intérêts certes opposés aux miens, mais le débat est possible, l’adversaire est pris en compte (…). La seule façon de transformer la violence en conflit est de montrer l’intérêt des désaccords existants pour résoudre une situation. Chaque point de vue, s’il est pris en compte, contient un morceau de la réalité. Confronter ces différents points de vue, les mettre en conflit, permet de reconstituer le puzzle, de mettre au jour toute la réalité d’une situation donnée pour en percevoir la complexité et les différents paramètres à prendre en compte. Le conflit sans violence n’est pas une situation mais une posture où, en cas de désaccord on doit se battre dans la relation (…). Ensuite, seulement, peut naître le lien. Seulement voilà, il n’y a que dans des cadres sécurisants et protecteurs qu’il est possible de s’exercer au conflit (…). Ce cadre relationnel est fondamental (…) sinon, la norme et le jugement, la folie relationnelle le rendent impossible. »

Bien que limité et imparfait, l’atelier aura tout de même permis de co-produire une palette de propositions cherchant à répondre aux besoins des professionnels de disposer de cadres, et de connaître cet art si particulier de protéger le conflit pour continuer d’avancer ensemble. Parmi ces propositions figure d’abord la nécessité, aujourd’hui, pour les pouvoirs publics, d’instaurer des espaces pour faire vivre des conflits générateurs de démocratie (car sans le conflit, pas de démocratie), et qui soient spécialement conçus pour reconstruire la confiance entre les acteurs d’un territoire et favoriser l’implication de tous les citoyens (dans le sens d’une vraie démocratie participative). Pour les organisations employeuses de développeurs, il pourra s’agir de reconnaître et de valoriser l’utilisation de ces postures et méthodes innovantes d’animation (dont de Thérapie Sociale), et d’en développer l’apprentissage. Pour les professionnels eux-mêmes, il conviendra notamment de veiller à rappeler aux élus combien il est important qu’ils soient présents à ces réunions « sécurisées », dans toute leur responsabilité et leur autorité reconnues de représentant du peuple et de décideur final. Ainsi les collectivités pourront faire appel à des intervenants extérieurs compétents pour créer le cadre sécurisé et les conditions du conflit créatif, constructif et transformatif, et pour en enseigner la posture et la maîtrise du processus (méthode). Enfin, il s’agira dorénavant d’en intégrer petit à petit l’acquisition des savoirs (être et faire) dans de futures formations professionnelles.

Yves Lusson

 

*Congrès national des développeurs territoriaux, les 25 et 26 juin, à Rennes, co-organisé par l’Unadel et le Collectif Ville Campagne

**Les trois règles en Thérapie Sociale sont 1/la présence, 2/la liberté de participation, 3/la confidentialité (voir les textes de la Thérapie Sociale)

Merci à Bénédicte Feuger, rapporteur de l’atelier, dont la fiche a largement contribué à nourrir cet article

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