Chroniques pour faire société ensemble

Pour transformer vraiment nos territoires, nous devons aussi oeuvrer à la fraternité

Asso TS
L’Association européenne des intervenants en Thérapie Sociale promeut les compétences de ses membres à créer les conditions de la fraternisation et des transformations relationnelles et sociales (photo prise en avril 2016, à l’occasion des premières rencontres de l’association).

En profondes mutations, les territoires sont aujourd’hui face à des défis sociaux, économiques, culturels et écologiques majeurs. Leurs représentants les plus imaginatifs savent bien que des transformations en profondeur sont nécessaires à tous les étages. Il faut, disent-ils, réinventer le travail, soutenir les transitions – écologique, énergétique, agricole, de l’habitat, de l’industrie, de la recherche, des transports, de l’éducation, de la santé, de la culture… – dans une démarche de proximité et un cadre démocratique. Il faut aussi et surtout travailler en profondeur à régénérer sur le terrain le « bien vivre ensemble », autrement dit les liens entre les générations, entre les habitants aux différentes origines sociales et culturelles (Cf. Charles Rojzman (1)).

Ces nombreux défis sont désormais identifiés. Sur le papier, les solutions existent. Certaines sont appliquées ici et là, où les conditions sont exceptionnellement propices. Mais leur pérennité est loin d’être assurée, et beaucoup finissent par péricliter. Ailleurs elles demeurent à l’état de velléités. Malgré les innombrables diagnostics et discours, une grand sentiment d’impuissance saisit le monde politique et social. Pourquoi ? Parce que les conditions relationnelles et humaines ne sont plus réunies. Des décennies de crises ont en effet rendu le corps social malade, ou tout du moins fragile, frileux, réticent, défiant. Chat échaudé craint l’eau froide. Beaucoup d’habitants sont devenus réfractaires aux bonnes paroles. Concertation ? Démocratie participative ? Solidarité ? Coopération ? « On a déjà donné ! », répondent-ils en choeur. Dans les territoires, on assiste impuissant à de l’éloignement, du mépris, de l’indifférence et de l’abandon vis-à-vis choses publique et politique.

Nous sommes aujourd’hui dans l’ornière. D’un côté, tout le monde convient qu’il est urgent d’engager des révolutions avec les citoyens, les habitants, les entrepreneurs, à toutes les échelles, locale, régionale, nationale. De l’autre côté, le pays n’a jamais été autant morcelé et entravé par des ressentiments de toutes sortes. Chacun désigne le coupable de son mal-être : le voisin, le collègue, le patron, le politique, l’étranger, le riche, le pauvre, le parisien, le provincial, l’intello, le prolo, le jeune, le vieux… Les espaces démocratiques où sont censés s’élaborer le vivre-ensemble et la transformation de la société, sont devenus quasi-inexistants. Les réseaux sociaux sur Internet offrent une impression de rencontre et de partage, mais il leur manque l’essentiel : l’alchimie de la relation humaine en confrontation directe, face à face et coeur à coeur, ici et maintenant. Comment faire alors ? Comment donner de l’air et du jeu à des territoires en quête de solutions pour que les citoyens s’impliquent ensemble dans des processus de transformations collectives et profondes ? Et en profitent pour régénérer leurs liens ?

Les nouveaux « tiers-lieux » sont peut-être aujourd’hui parmi les solutions les plus prometteuses. Qu’ils émergent en ville ou en milieu rural, ils représentent autant d’espaces d’élaborations collectives dont nous avons grandement besoin. « Lieux de brassage des individus, des compétences, des informations, les tiers-lieux constituent autant de laboratoires où se créent des idées nouvelles, des identités, des pratiques et des projets novateurs de toutes sortes. Ce sont des lieux de partage (de certaines valeurs, des connaissances, de la culture…), d’interconnexion où peut-être s’opère concrètement l’alchimie de la ville créative » (2).

Le terme « peut-être » est ici tout à fait heureux. Car il ne suffit pas de proposer des espaces collectifs de rencontres ou de travail pour être assuré qu’advienne la fameuse alchimie humaine que tout le monde attend. Il faudra y créer les conditions pour que s’y développent les capacités de fraternisation, de créativité et de transformation des participants dans leur diversité. Et pour cela, il faudra organiser des temps spécifiques, animés par des professionnels compétents, à même de créer des cadres sécurisés qui permettent de pouvoir réellement rencontrer l’autre, apprendre à le connaître, calmer nos peurs, sortir de nos préjugés, et pouvoir faire société avec lui.

« On nous parle de plus en plus de démocratie participative et on met en place des dispositifs comme les « conseils de quartiers », ou au Canada les « tables de concertation », sans voir que rien n’est possible sans un lien véritable qui unisse les citoyens, explique Charles Rojzman, fondateur de la Thérapie Sociale sur son blog (3).
Mon expérience m’a montré que la sagesse et la raison ne sortaient pas toutes nues de l’expression populaire, ajoute-t-il. La sagesse et la raison sont des constructions qu’il faut accompagner avec doigté. Faute de quoi cette expression collective n’exprimera que les folies individuelles, surtout dans les périodes dangereuses où le monde vacille sur ses bases et où un sentiment d’insécurité ou de perte engendrent des peurs et des rébellions sans issue. (…) On ne sortira pas de cette crise multiple par des bouts de ficelles mais par un changement de regard et une évolution qui doit concerner tous les citoyens de ce pays. Sans ce changement en profondeur, nous allons vers ce que nous voyons déjà, la séparation, le dénigrement et la guerre de tous contre tous. La guerre civile est déjà dans les têtes. Faisons en sorte qu’elle ne détruise pas les dernières fondations de notre vie démocratique, liberté-égalité-fraternité.
Nous savons bien que ce dernier mot, fraternité, est le socle qui permet de réaliser et rendre les deux autres possibles. Mais cette fraternité n’est pas naturelle, elle s’apprend : il faut se consacrer à cet apprentissage qui doit être une priorité aujourd’hui. »

Apprendre à fraterniser, n’est-ce pas avant tout apprendre à regarder – pour mieux le traverser – ce qui nous empêche de nous écouter, de nous parler, de nous entendre, de nous inclure, de construire de la confiance, de nous « disputer » de façon constructive, de voir nos responsabilités vis-à-vis de nous-mêmes et des autres : autant d’efforts nécessaires pour parvenir à avancer ensemble et durablement à l’intérieur d’espaces qui nous délivrent et nous transforment. Et ainsi, selon la philosophie et la pratique de la Thérapie Sociale, nous préviendrons les phénomènes rencontrés dans les groupes humains qui ont à faire ensemble mais qui sont en état de défiance : les blocages relationnels, la culpabilisation, la victimisation, les rejets, la haine et l’abandon.

Yves Lusson, journaliste et communicant social et public, intervenant en Thérapie Sociale

 

(1) Cf. le dernier ouvrage de Charles Rojzman, inventeur de la thérapie sociale : Violences dans la République, l’urgence de la réconciliation, aux éditions de La Découverte (à paraître le 3 septembre 2015).

(2) Extrait du texte de présentation de l’atelier de la Plate-forme nationale Créativité et Territoires, organisé le 18 septembre 2015 par le Pôle Développement Durable de l’Université d’Aix-Marseille, et consacré cette année aux tiers-lieux. J’y interviens à la table ronde : « Tiers lieux : des espaces de créativité ? ». L’intitulé de mon intervention : Tiers-lieux : créer et entretenir des espaces de fraternisation et de transformations collectives. Voir ici la vidéo de mon intervention. 

(3) Il est temps de construire une véritable fraternité, Charles Rojzman, The Huffington Post, 5 janvier 2015.

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