Chroniques pour faire société ensemble

S’inscrire dans un collectif quand on travaille seul

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Dans l’un des débats, je suis avec des étudiants et leurs professeurs, qui se rappellent ensemble combien sont essentielles la confiance et la reconnaissance mutuelles pour permettre une relation prof/élèves de qualité. L’apprentissage a bien quelque chose à voir avec l’intelligence collective : l’intelligence du professeur doit rencontrer celle de l’élève (Crédit photo : CC du Pays de Murat).

Comment fédérer des entrepreneurs indépendants qui ont l’habitude de travailler seul ? Comment s’inscrire dans une dynamique de projet quand les kilomètres séparent les uns des autres, et qu’on ne communique pratiquement plus que par téléphone ou internet ? Comment prendre le temps de créer un collectif quand « le temps nous est compté » ?

J’ai moi-même travaillé tout seul, de chez moi, pendant des années, comme rédacteur-pigiste pour des agences de communication. J’ai, gravés en mémoire, ces douloureux moments de découragement, à tenter de puiser tout seul dans mes propres ressources morales la force de ne pas sombrer dans la spirale négative de l’auto-dénigrement – « Je suis nul. Je n’y crois plus. Je suis démotivé. Je n’y arriverai jamais. » – ou du ressentiment victimaire – « Ils me laissent croupir dans mon coin ! Ils m’abandonnent, espèces de lâches. Ils me le paieront ! »

A l’opposé de ces solitudes venimeuses et dépressives, je garde fort heureusement ancrées en moi les joies enfantines des jeux collectifs. Ah les châteaux de sable sur la plage ! Ensemble mobilisés, étions-nous tendus dans l’accomplissement de notre oeuvre commune, où paradoxalement la créativité partagée nourrissait notre épanouissement personnel. Quoi, déjà ? nous exclamions-nous quand nos parents venaient nous chercher au coucher du soleil. Le temps était léger et nous glissait entre les doigts. C’était l’époque insouciante de la joie d’être et de faire ensemble. Un bonheur comparable au temps des moissons de nos ancêtres qui faisaient corps pour oeuvrer collectivement.

Oui, nous sommes des êtres sociaux en ce sens que nous nous nourrissons de nos relations avec les autres. Nous nous nourrissons de nos regards, de nos rires, de nos pleurs, de nos paroles de réconfort, de nos cris de colère, de nos reproches, de nos encouragements. Nous nous nourrissons de nos confrontations, de nos disputes fructueuses, créatrices, fraternisantes, substrat de nos ataviques cultures « d’accordages » à même de nous relier dans nos desseins et nos destins communs. Comment, alors, retrouver ces capacités humaines perdues dans l’actuel monde qui nous sépare, nous isole, nous déchire, sous nos ciels de défiance, dans nos saisons du repli sur soi et dans nos certitudes ?

16 octobre 2014. J’anime l’atelier « Travailler seul, accomplir ensemble », dans le cadre du 6e Forum du télétravail et du coworking de Murat dans le Cantal. Je suis heureux que cette année, la dimension collective ait été mise à l’honneur. L’intelligence collective, l’économie collaborative, l’économie du partage, la solidarité : les mots sont dans l’air du temps, mais ils sonnent avant tout comme des prières. C’est une réalité mise en lumière par les penseurs de la Thérapie Sociale : nous portons tous ces potentiels de solidarité, de fraternité, de vivre et de faire ensemble, mais nous en sommes de plus en plus empêchés par nos peurs, nos défiances, nos préjugés, nos dénigrements, nos replis, nos renoncements.

Comment alors les dépasser pour retrouver nos capacités à être tout simplement humains ? Mon atelier ne dure que trois quarts d’heure. Il sera renouvelé trois fois dans l’après-midi. A chaque fois, il fait le plein : le sujet intéresse. Après un rapide tour de présentation, je propose un exercice en binômes. J’ai écrit sur le paperboard :

Avec votre binôme, imaginez que vous ayez le projet de travailler ensemble, de former une équipe :

1/Chacun votre tour, racontez à l’autre ce que vous vous verriez faire dans un tel projet.

2/Cherchez à voir ce qui vous séduit dans ce que l’autre vous raconte.

3/Cherchez à voir ce qui éveille en vous un éventuel sentiment de méfiance.

Cet exercice est tiré de la Thérapie Sociale (TS) à laquelle je me forme depuis 2012. Il sert à ouvrir la conscience aux sentiments qui pourrait empêcher la bonne entente de départ. Il est tout à fait sain et naturel d’avoir des méfiances : « Et s’il rejetait mon travail ? Et si nous perdions notre temps ? Et s’il rompait notre collaboration ? Et s’il me piquait mon client ? Et si nous nous plantions ? Et si nous étions trop ambitieux ?… » En se donnant la possibilité d’entendre et de reconnaître ses éventuelles méfiances, craintes, soupçons, en s’offrant un espace sécurisé pour les exprimer si nécessaire, et en regardant à quels besoins ils pourraient correspondre dans le groupe, cette étape est essentielle dans le processus – et clairement identifiée par la Thérapie Sociale : elle permet de déboucher sur l’établissement d’un vrai contrat entre les partenaires. C’est ainsi que les motivations de chacun peuvent être « harmonisées », c’est-à-dire précisées, reformulées, et expressément prises en compte dans l’objectif du groupe. C’est une étape indispensable pour installer la confiance, l’empathie, qui sont d’autant plus importants pour fonder une vraie équipe de travail (TS). En d’autres temps, en d’autres lieux, ce processus irait de soi. Les crises que nous traversons aujourd’hui – les quatre crises principales 1/du travail, 2/du sens, 3/du lien, 4/ de l’autorité, identifiées par Charles Rojzman, fondateur de la Thérapie Sociale –  le rendent autrement plus complexe.

Un intervenant en Thérapie Sociale pourra créer les conditions de ce processus, le sécuriser et l’accompagner. Il pourra faire en sorte que les participants se sentent libres de dire – ou pas – leurs sentiments, vis-à-vis d’eux-mêmes, vis-à-vis des autres. Ce sont des étapes que la Thérapie Sociale propose de franchir pour sortir des premiers blocages et ainsi mieux poser les fondations d’une collaboration. L’intervenant sera capable de créer un cadre sécurisant, grâce à sa posture de confiance et d’humilité, pour permettre à des paroles vraies de surgir : en confrontant les peurs, nous pouvons regarder ensemble si elles se fondent sur des dangers réels ou sur des dangers imaginaires, ces derniers ayant quelque chose à voir avec notre passé.

Ce métier d’intervenant en TS ne va pas de soi. Il requiert un important et long travail sur soi, sur ses propres peurs, sur ses propres sensibilités, sur ses blessures du passé, sur ses relations aux autres : un travail qui lui permettra d’être davantage lui-même, vrai et sincère, confiant et humble, sans masque ni imposture, et de maîtriser de mieux en mieux un processus jalonné de toutes sortes de sentiments humains qu’il lui faudra être capable d’entendre et de reconnaître.

Bien que limité dans le temps, ce court atelier nous aura déjà permis de toucher du doigt l’intérêt de reconnaître ses propres besoins et motivations au moment de s’engager dans un projet collectif. D’après ma propre expérience de travailleur indépendant, je pense qu’il est toujours bon de prendre en amont tout le temps nécessaire pour bien faire connaissance avec ses futurs partenaires. Et pour construire l’indispensable confiance.

Yves Lusson

 

 

 

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