Chroniques pour faire société ensemble

Ah si j’avais pu me disputer avec ma chef…

2013-12-01 07.32.19Je suis heureux de vous annoncer que j’ai décroché mon premier contrat dans le cadre de ma nouvelle entreprise Fairensemble. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’objet de cette première mission est le « travail ». Le travail est au coeur de nos vies, il nous procure bien des joies mais aussi bien des souffrances, et parfois des malheurs. J’ai moi-même été malheureux au travail. Ma dernière expérience difficile en entreprise – avant que je me décide de créer ma propre entreprise – remonte à 2010. J’étais alors chef de projet dans une petite agence de communication publique lyonnaise. Après les premiers mois d’idylle et d’enthousiasme, une angoisse paralysante m’envahit peu à peu, à tel point que le chemin pour me rendre tous les matins à pied au bureau m’était devenu un véritable calvaire. Je finis par faire un « burn-out » (diagnostiqué par mon médecin) : plus de jus, plus de désir d’avancer, plus aucune énergie pour atteindre mes objectifs, et une souffrance que je transformai en haine muette contre ma chef, que je trouvais « folle », « inhumaine », « castratrice », ou encore « perverse », avant de jeter l’éponge, par rupture de contrat. J’avais tenu dix mois.

C’est une amie, responsable culturelle du comité d’entreprise d’un gros site industriel, qui a récemment fait appel à moi. Son projet est de donner aux salariés matière à réfléchir ensemble sur la question de notre « place au travail », à travers des représentations artistiques, des films, mais aussi des ateliers participatifs et collectifs. Le projet est d’autant plus ambitieux qu’il devrait sortir des murs de l’entreprise pour fédérer d’autres CE, des syndicats et des institutions régionales et nationales dans les domaines de la culture et de la santé au travail. Je vais intervenir sur la communication, et sur l’animation, en aidant les participants au projet à avancer dans un esprit de coopération et d’intelligence collective (ici la plaquette de présentation dont j’ai coordonné la co-écriture début 2014).

La souffrance au travail (ou les risques psychosociaux, pour être plus politiquement correct) est intimement liée à la perte de deux valeurs essentielles : le sentiment du travail bien fait, et le partage de ses sentiments dans le collectif, notamment avec ses collègues. C’est ce qui m’a personnellement manqué dans le passé. Je crois sincèrement que je ne suis pas le seul.

Pour les besoins de mon projet, je m’intéresse aux récents travaux des chercheurs, et tout particulièrement à ceux des célèbres psychologues du travail, Christophe Dejours et Yves Clot. Le premier tire un signal d’alarme. Il constate que l’enthousiasme a massivement disparu du monde du travail. « Mais si l’on arrive à tenir ensemble la sublimation individuelle et collective orientée vers des actions destinées à honorer la vie, alors on atteint cet état prodigieux qu’est l’enthousiasme », ajoute-t-il en tentant de garder espoir, en avril 2013, dans un dossier spécial de Philosophie Magazine. De son côté, Yves Clot explore des pistes de solutions. Il montre d’abord à quel point le sentiment de « bien faire son boulot » est essentiel pour la santé psychique des travailleurs, et il en vient désormais à louer la mutualité et la coopération en revalorisant la culture de… la dispute ! Oui vous avez bien lu. « La seule bonne pratique est peut-être la pratique de la « dispute professionnelle, développe-t-il dans son dernier ouvrage Le travail à coeur. Pour réhabiliter le collectif, il faut peut-être délibérément tourner le dos à la communauté « protégée ». Le déni du conflit n’est pas sain. Faisons de la coopération professionnelle une disputatio moderne sur ce qu’on n’arrive pas encore à faire ou à dire, sur les désaccords à comprendre pour ne pas tourner le dos aux inattendus que la réalité prépare toujours. » Puis le psychologue analyse, quelques pages plus loin : « La dispute professionnelle fait passer le collectif à l’intérieur de chaque professionnel où cette « dispute » se poursuit qu’il le veuille ou non. Du coup, la personne n’est plus seulement dans un collectif, c’est le collectif qui glisse dans la personne. Il s’y reconvertit en dialogue intérieur au service de son activité propre, clavier collectif pour se sortir d’affaire tout seul, gamme avec laquelle jouer sa propre musique singulière. »

Depuis 2012, je me forme à la nouvelle discipline de psychosociologie, la Thérapie Sociale, qui a l’immense mérite d’apporter des réponses concrètement réalisables aux besoins identifiés par Yves Clot. Son inventeur Charles Rojzman a l’audace de remettre au centre les bienfaits du « conflit, moteur de l’intelligence collective », un conflit qui, seul, permet de continuer d’avancer ensemble tout en répondant aux motivations et besoins de chacun. Si seulement, dans mon propre travail, j’avais réussi à entrer réellement en « dispute professionnelle » avec mes collègues et ma chef, cela m’aurait aidé à reconnaître – et à faire reconnaître – la qualité de mon travail, mais aussi celle des autres, à reconnaître aussi mes failles et mes marges de progression, à accepter les contraintes d’efficacité et de rentabilité défendues par ma directrice, tout en faisant comprendre à cette dernière que mon « refus d’obstacle » n’était pas de la mauvaise volonté, mais bel et bien le résultat d’un profond sentiment d’impuissance et d’isolement, sans doute mélangé à un auto-dénigrement remontant à mes blessures d’enfance, face à des demandes que je jugeais contradictoires…

Il y a deux semaines, j’ai rencontré Yves Clot, à un festival de documentaires à Oullins, près de Lyon. Il y présentait un film montrant les bénéfices de la dispute professionnelle. Dans ses interventions, il a confirmé ses convictions avec des mots simples : « On préviendra les risques psychosociaux en restaurant le collectif. Or il n’y a du collectif que quand je peux me permettre de dire à mon collègue : « Mais c’est pas du boulot ça ! », et que celui-ci peut défendre son point de vue qui est forcément différent. On constate alors le retour d’une énergie et d’une vitalité, en contact permanent avec le réel. C’est ainsi qu’on développe du pouvoir d’agir, qu’on desserre l’étau du pouvoir d’autrui et qu’on peut faire autorité sur son propre travail. » Mais le chercheur termine par un amer constat : « Dans l’entreprise, il n’y a malheureusement plus d’endroits où instituer ce genre de conflit ».

Je suis pour ma part convaincu que la dispute professionnelle qu’il appelle de ses voeux peut renaître dans le cadre favorable et sécurisé de la Thérapie Sociale, dont l’objectif est précisément le retour d’un conflit fraternel en sortant des violences de mépris, de rejet, de culpabilisation, de harcèlement : autant de violences trop souvent vécues en entreprise, et qui étouffent toutes possibilités de « bonne dispute ».

Yves Lusson

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