Chroniques pour faire société ensemble

Un homme en colère

2013-05-02 14.51.02

C’est par une colère que je veux commencer mon blog, une saine colère contre la frilosité ambiante. Laissez-moi vous raconter. Il y a un an, à l’été 2012, je posais mes valises dans le territoire d’Auvergne, à Murat, dans le Cantal, loin de la capitale où je vécus pendant plus de vingt ans. Je n’en avais pas encore conscience, mais cette curieuse migration était sans doute une énième fuite dans ma vie. Mes chances de prendre racine étaient, je dois bien l’admettre, plutôt minces.

Le sort changea mon destin quelques semaines plus tard lorsque je rencontrai la Thérapie Sociale. Cette discipline, que dis-je, cette philosophie de vie me secoua comme dans une lessiveuse.

Il faut dire que ses principes, découverts par son inventeur Charles Rojzman quelques années plus tôt, portaient un sacré coup à mes vieilles croyances. Selon lui, nous avons tous le potentiel pour vivre ensemble passionnément et amoureusement. A l’origine de ce qui nous en empêche, ce ne sont ni plus ni moins que nos peurs, nos méfiances et nos préjugés. Mieux, pour lui, la meilleure façon de sortir de nos blocages, c’est d’entrer en conflit. En « conflit » ??! Le mot était lâché. Une révélation.

 

Bon sang mais c’était bien sûr ! Il me revint en mémoire mon mal-être face à la bienveillance forcée de mes chefs, mon ennui face aux faux débats de société, ma gêne face au semblant de camaraderie avec certains amis. Et toutes ces années parisiennes vécues sans passion, couché dans ma douce dépression bobo, me séparant de mes copines aux premiers ressentiments, versant des larmes, seul, dans les salles de ciné, braillant les freedom d’Aretha Franklin dans les rares soirées arrosées. Comme beaucoup de mes congénères, je me repliais sur moi-même, croyant, comme eux, que d’affronter les autres c’était mal, que les mots conflit et violence, c’était du pareil au même, que l’affrontement (ou le conflit) était l’allumette qui enflammerait une guerre sans fin. Triste zénitude…

 

Ma migration m’a fait changer d’air. J’ai désormais, derrière mes fenêtres, le paysage grandiose du massif cantalien. Le « bobo » s’y fait rare. Mais j’y ai retrouvé cette triste maladie d’époque. Dans ma petite ville, comme dans tant d’autres endroits de France et de Navarre, on ne se dispute plus guère en dehors des sphères privées. Ici comme ailleurs, face à l’Autre, on n’ose plus livrer ses craintes, ses doutes, ses souffrances, on ne s’autorise même plus à exprimer simplement ses colères. Ici comme ailleurs, le conflit, on l’enterre, on le nie, on l’efface, au mieux on le gère. Alors chacun dans son coin, on s’enfonce dans ses amertumes. La ville se meurt. Une haine subtile et sourde empoisonne les cœurs. Un jour, un responsable politique local m’a affirmé ne pas comprendre les « bienfaits du conflit » que je lui vendais. Chez les « acteurs du territoire », leurs peurs d’affronter leurs adversaires, d’accueillir leurs colères, voire d’assumer leur propre agressivité les paralysent. Elles font écho aux peurs d’être exposé aux violences de notre époque, telles le mépris, l’humiliation, le rejet, la culpabilisation, l’abandon. Ces peurs sont légitimes. Car certaines de ces violences, parfois inattendues et subtiles, peuvent toucher au coeur de nos blessures anciennes.

 

Il n’empêche, je suis en colère contre nous tous qui avons jeté le bébé avec l’eau du bain. Car faire vivre le conflit, c’est rien de moins que préserver les liens qui nous unissent, c’est mettre nos désaccords et nos sentiments sur la table pour trouver des solutions inédites qui répondent aux attentes et aux besoins de tous, et de chacun. En Thérapie Sociale, nous savons que c’est précisément le conflit qui est le moteur de l’intelligence collective, de la coopération, et même, osons le dire, de l’amour ! Ne dit-on pas que pour avancer, un couple doit traverser ses crises, et qu’après une bonne « engueulade », ça repart ? C’est vrai pour tous les groupes, familles, collègues, amis. C’est vrai aussi pour les habitants d’un territoire, qui doivent chaque jour réinventer leur vie ensemble.

 

En 2015, je serai « intervenant en Thérapie Sociale ». En attendant, riche de mes premiers enseignements dans cette discipline, j’ai créé mon activité de Fairensembleur. Je cherche à la pratiquer là où j’habite, tout autant qu’ailleurs. J’ai la conviction que c’est au cœur des territoires que nous sortirons des crises que nous traversons, crise du travail, crises économique, écologique, énergétique, mais aussi crises de l’autorité et du sens (cf. Charles Rojzman, fondateur de la Thérapie Sociale). Des voies sont tracées, des expériences exemplaires, mais éphémères, fleurissent ici et là. Pour qu’elles perdurent et se généralisent, il reste une sérieuse étape à franchir : celle de s’y mettre ensemble, en osant dépasser nos peurs et nos violences, en reconstruisant la confiance, pour redonner vie à des affrontements joyeux, à nos colères saines, à notre juste agressivité, de façon protégée, respectueuse, fraternelle et responsable, pour que d’eux naissent de belles choses inédites et bienfaisantes, pour nous tous et pour la société.

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