Chroniques pour faire société ensemble

Prêts pour la révolution rojzmanienne ?

2013-06-30 13.24.48« Il faut savoir crier dans le désert. J’ai l’habitude. » Tels sont quelques mots que Charles Rojzman, le fondateur de la Thérapie Sociale, qui nous forme à son art, m’a laissés récemment sur Facebook alors que j’étais dans un moment de découragement. Je n’arrivais pas à comprendre comment il se faisait que, face à une telle découverte, les gens s’en détournent avec autant d’indifférence. Car la Thérapie Sociale est une façon inédite, pour un groupe d’individus, de restaurer ses capacités à coopérer en intelligence collective. J’ai la chance de vivre ce processus lors de mes sessions de formation. Certes, on n’y arrive pas sans travail ni effort, mais quels sentiments de joie et de puissance lorsqu’on retrouve ce moment où ça coule de source, où la confiance est là, où chacun prend sa place, où les rôles se synchronisent, où les idées, les points de vue se confrontent et se combinent, où l’on se voit gagner en autonomie, en responsabilité et en créativité, bref où l’on se fait grandir ensemble.

Cette intelligence collective est l’or de tout entrepreneur qui voudrait développer durablement son entreprise, de tout élu qui voudrait que ses concitoyens s’impliquent pleinement sur leur territoire, de tout groupe qui voudrait féconder ensemble un nouveau monde plus juste. Alors pourquoi je me casse encore les dents quand je promets un tel gain ? Pourquoi l’enthousiasme fait briller les yeux de mes interlocuteurs, et en disparaît aussi vite ? Obtenir l’adhésion de mes interlocuteurs est la première étape à passer, mais quelle étape ! Trois mois après le démarrage officiel de mon activité de Fairensemble (nous sommes en octobre 2013, soit plus de deux ans avant la fin de mes deux premiers cycles de formation – ajout de 2015), je n’ai pas encore animé le moindre groupe.

Il me vient l’histoire de ce chanoine, médecin et astronome, Nicolas Copernic. Nous sommes au 15ème siècle, et ce savant polonais démontre que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse comme on le croyait jusqu’alors. Cette réalité est longtemps rejetée par l’Eglise, même après la mort de son découvreur. Et il en faudra du temps et du courage à Galilée pour réhabiliter son confrère auprès des autorités religieuses, près d’un siècle plus tard. Les vieilles croyances sont tenaces. Le rappel de cette histoire me fait mieux comprendre et accepter les difficultés à faire voir certaines réalités qui bousculent. Et les mots de Charles prennent tout leur sens : « Il faut savoir crier dans le désert… ».

Alors je crie, avec toutefois l’impatience et les craintes qui m’habitent encore, combien selon moi la découverte de la Thérapie Sociale est majeure. En voici, pour tenter de faire simple, deux de ses principales idées fondatrices : 

1/Nous avons tous en nous le potentiel d’humilité, d’empathie, de confiance, d’intelligence collective, et même des prédispositions pour vivre passionnément et amoureusement nos vies. A l’origine de nos empêchements, il y a nos peurs, pour certaines profondes et inconscientes, et notre sentiment d’impuissance, qui, lorsqu’ils se réveillent, activent nos « masques », nos « ombres », nos « blessures », nos « violences », nos « monstres », nos « folies »… Travailler à en prendre conscience, en interaction avec les autres, accepter que nous en sommes tous dépositaires, les traverser, les transformer ensemble, est la seule façon de s’en libérer…

2/Le moteur de l’intelligence collective (et d’une vie pleine, et de l’amour…) est le « conflit ». Nous parlons ici du conflit constructif, celui par lequel paradoxalement nous pouvons sortir des violences qui empoisonnent nos relations, et être capables de mieux interagir, de façon plus fraternelle et créative, et ainsi trouver collectivement des solutions nouvelles et inédites pour continuer à vivre et faire société ensemble. 

La Thérapie Sociale, que Charles Rojzman développe patiemment depuis vingt ans, propose tout à la fois une nouvelle philosophie, un cadre, une façon d’être et un art, qui permettent de développer les conditions de l’empathie, de la confiance, de l’intelligence collective. Et ça marche, je peux en témoigner. Et c’est une façon nouvelle de voir le monde, qui change foncièrement d’une vision pessimiste d’une nature fatalement destructrice de l’homme. Même l’un des grands découvreurs de l’inconscient qu’était Sigmund Freud craignait que notre « instinct de mort » égalât, voire dépassât en conséquences, notre « instinct de vie », et qu’il faudrait peut-être s’y résigner, et envisager la fin de la civilisation.

Mais alors, est-ce que ça voudrait dire qu’il serait envisageable d’oeuvrer concrètement à construire de l’amour et de la fraternité dans la société ? Est-ce que les grands promoteurs de cette utopie, les Nelson Mandela, Pierre Rabhi (ou en son temps Jésus le sage !), auraient finalement vu juste ? Au milieu du 20ème siècle, Erich Fromm, grand psychanalyste issu de l’Ecole de Francfort, fut l’un des premiers à entrevoir la lumière. Voilà en substance ce qu’il écrivit en conclusion de son livre L’Art d’Aimer, en 1956 : « La foi en la possibilité de l’amour comme phénomène social, et non comme phénomène individuel d’exception, est une foi rationnelle qui se fonde sur l’intuition de la véritable nature de l’homme. » De même, dans son court et non moins lumineux ouvrage sur Freud (Freud, Ed. Desclée de Brouwer, 1998), Charles Rojzman note le sursaut d’optimisme du génie à l’aube de sa vie, à condition (et de citer Freud) « que la raison critique soit cultivée chez tous les hommes » et « qu’un jour, quelqu’un s’enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées » (Freud, Malaise dans la civilisation). Charles Rojzman, comme pour s’encourager dans sa propre oeuvre, rapporte aussi, en conclusion de son livre, l’enthousiasme du grand écrivain autrichien Stefan Zweig, à propos de l’héritage de son compatriote Freud : « La tâche est magnifiquement tracée, la porte est ouverte. Et là où l’esprit humain flaire l’espace et les profondeurs inexplorées, il ne se repose plus, mais prend son essor et déploie ses inlassables ailes. »       

La Thérapie Sociale est selon moi une grande invention qui permet à la véritable nature de l’homme de se révéler peu à peu. Voilà donc une œuvre pour tous ceux qui en rêvent, à la portée de tout être humain, une œuvre sans fin, à remettre inlassablement et passionnément sur le métier, à accomplir pas à pas, petit à petit, humblement, avec les autres, en confiance et en liberté. La Thérapie Sociale, qui pour la pratiquer demande du travail, de l’humilité et de la confiance, m’a d’ores et déjà redonné du goût à la vie, le goût des autres, et dès que je m’y attèle, j’en sens immédiatement les premiers rayons lumineux qui me caressent le cœur. 

Yves Lusson

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